Chronique #004 - Le Silence de Bétharram d'Alain Esquerre
Briser le silence...
Je me souviens avoir repéré cet ouvrage lors de sa sortie, mis bien en avant sur les étals de la FNAC. J’avais bien évidement entendu parler de cette sordide affaire touchant un établissement scolaire privé, sombre mélange de violences et d’agressions sexuelles saupoudrés d’un Notre Père. Comme beaucoup, ma première pensée fut pour le premier ministre en place lors du dévoilement de ce scandale, François Bayrou. « Encore une élite corrompue qui dissimule les écœurantes déviances du corps religieux. Encore des enfants lésés, brisés.» Et comme beaucoup, je suis passée à autre chose, à un autre fait divers douloureux, un drame scandaleux, un féminicide déchirant.
Le cerveau saturé de nouvelles toutes plus déprimantes et tristes les unes que les autres, j’ai décidé de laisser de côté les évènements qui avaient eu lieu il y a de ça 30 ans, dans une région éloignée de la mienne. Ma défiance vis à vis de l’Église Catholique était déjà à son summum, force est de constater que l’horreur n’a pas de limite.
Puis un an plus tard, au détour de la bibliothèque de la ville dans laquelle je m’installe comme un nouveau départ, mon regard croise cette sobre couverture blanche, avec la photo d’un établissement perdu dans la verdure. Je le sens, c’est le moment de me confronter à la parole des victimes, de ceux qui ont eu le courage de parler et de se battre contre une institution, une Église qui leur a tourné le dos pour sauvegarder leur réputation.
Alain Esquerre a lui-même été victime de la violence qui régnait à Bétharram ; violence physique, verbale, qu’il qualifie lui-même de mineures comparées aux agressions sexuelles subies par ses camarades tout au long de leur scolarité. Le cœur ravagé par ses souvenirs douloureux, il a ouvert une page Facebook pour recueillir les témoignages d’ancien élèves qui auraient subis les mêmes sévices que lui, loin de se douter que le pire était à venir. L’auteur navigue entre ses souvenirs, ceux des rescapés et les réactions de la société découvrant peu à peu les secrets glauques se cachant entre les murs de Bétharram.
J’ai suivi son combat en apnée, tremblant de voir toutes ces injustices impunies, le déni former une carapace épaisse autour des surveillants, enseignants et religieux bétharramites. J’avais envie de hurler, de pleurer, de décharger toute cette colère qui bouillait en moi. Tout en sachant qu’aujourd’hui encore, des zones d’ombre subsistent, des paroles ne sont pas écoutée et des hommes demeurent impunis. Et surtout l’Eglise ne se remet pas en question, jamais, perchée sur le cheval de ses certitudes lancé au triple galop vers une vie éternelle qui ne souffre aucune justice de ce monde.
Cette lecture m’a renvoyé des années en arrière, j’ai retrouvé la même colère, le même dégoût, la même rage qui m’avaient assaillis lors de ma lecture de Mon père de Grégoire Delacourt et du Consentement de Vanessa Springora. Je me disais alors, plus jamais ça. Avec ces témoignages, le monde ouvrira les yeux (voir chronique infra). C’était certes naïf de ma part, mais je ne pouvais imaginer que de telles atrocités pouvaient être couvertes par une Église en laquelle on m’avait appris à croire les yeux fermés. Les yeux fermés... C’est bien le terme idoine. Car toutes les grenouilles de bénitiers, les politiques, les adultes, ont gardé les yeux fermés face à ce théâtre des supplices qui se jouaient au son des claques et des chuchotements.
J’ai englouti cet ouvrage comme pour remplir un vide qui se creusait au creux de mon estomac au fil de la lecture. Une lecture douloureuse, nécessaire, que tout le monde devrait lire et partager pour ouvrir les yeux au plus grand nombre.

